Le mot « chauvinisme » est une invention française, issu de Nicolas Chauvin, soldat légendaire de l’Empire à la dévotion aveugle, et ce n’est pas un hasard si le concept colle encore si bien à la peau de l’Hexagone.
Dans les tribunes comme au comptoir, le supporter français ne se contente pas d’aimer son équipe : il érige son clocher en centre du monde.
La France figure très probablement parmi les nations les plus chauvines de la planète sportive, habitée par un attachement viscéral au territoire qui dépasse largement le cadre des stades.
Les français… aiment leur ville !
Il suffit d’ailleurs d’observer nos intérieurs pour s’en convaincre. Nul besoin de chercher bien loin : le nombre vertigineux d’affiche de ville de France, de plans stylisés et de posters rétro à la gloire de nos villes, villages et départements vendus chaque jour sur Internet en dit long. Qu’il s’agisse d’afficher fièrement la silhouette de Grenoble sur un mur de salon, de placarder un plan de quartier bordelais ou de collectionner des illustrations de stations balnéaires, le Français revendique son ancrage territorial avec une ferveur presque narcissique.
Dans les gradins, ce réflexe s’exprime puissance dix.
La fierté des métropoles : guerres de clochers à grande échelle
Dans les grandes villes, le chauvinisme sportif vire au dogme identitaire. À Marseille, le club ne représente pas seulement une équipe de football, mais une république autonome, un bastion méditerranéen où chaque décision arbitrale défavorable est vécue comme une injustice d’État. Face à cela, le supporter parisien revendique sa capitale avec un sentiment de supériorité assumé, tandis qu’à Lyon ou à Lille, on défend la grandeur régionale face au centralisme jacobin.
Ce chauvinisme des métropoles ne repose pas uniquement sur le palmarès, mais sur une foi inébranlable : « chez nous », l’ambiance est plus chaude, la ferveur plus pure, les joueurs plus vaillants qu’ailleurs. Les supporters de Lens ne tolèrent aucune comparaison sur leur statut de meilleur public de France, tout comme ceux de Nantes ou de Saint-Étienne cultivent la nostalgie sacrée de leur jeu à la nantaise ou de leur épopée verte comme des vérités universelles et indiscutables.
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Des bastions du terroir : Auxerre, Grenoble, Mérignac et l’honneur local
Réduire le chauvinisme français aux mastodontes de la Ligue 1 ou du Top 14 serait pourtant une erreur grossière. C’est peut-être dans les villes moyennes et les préfectures discrètes que cette fierté locale prend sa dimension la plus pure et la plus touchante.
Prenez Auxerre. Quarante mille habitants, une cathédrale, et un stade Abbé-Deschamps bordé par l’Yonne qui a tenu tête aux plus grands d’Europe. Le supporter auxerrois ne supporte pas seulement un maillot blanc et bleu : il défend l’idée qu’un bourg de Bourgogne, grâce à la rigueur paysanne et au génie de Guy Roux, a pu faire la leçon à la France entière. Même après des années de purgatoire, l’orgueil ajaiste reste intact.
À Grenoble, coincé entre Belledonne et le Vercors, le chauvinisme s’habille de monts et de rocaille. Que ce soit au stade des Alpes ou à la patinoire Pôle Sud pour encourager les Brûleurs de Loups au hockey sur glace, l’Isérois affiche un mépris souverain pour la plaine lyonnaise. L’identité alpine est une forteresse : on est grenoblois d’abord, le reste du pays n’étant qu’une lointaine périphérie.
Même dynamique à Mérignac, en banlieue bordelaise. Si Bordeaux concentre souvent la lumière médiatique, Mérignac s’affirme à travers ses propres forteresses, notamment dans le handball féminin ou le rink-hockey. Le supporter mérignacais refuse d’être une simple ombre de la métropole voisine : son club est une entité à part entière, un point d’ancrage municipal défendu avec une mauvaise foi délicieuse dès qu’un voisin girondin ose un jugement condescendant.
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Une mauvaise foi érigée en art de vivre
Ce qui rend le chauvinisme du supporter français si singulier, c’est son rapport décomplexé à la mauvaise foi. En France, l’arbitre a toujours tort, le vent souffle toujours contre nos couleurs et le calendrier est systématiquement conçu pour nous nuire.
Cet esprit de chapelle ne cherche pas à être rationnel. Il s’agit d’une résistance culturelle : dans un monde globalisé et standardisé, clamer que sa ville moyenne de vingt mille âmes fabrique les meilleurs jeunes, possède le public le plus fidèle et cuisine la meilleure spécialité d’avant-match est une manière d’exister.
Le supporter français est chauvin parce que le sport est son dernier prétexte pour pratiquer un patriotisme de terroir sans filtre. De la tribune présidentielle d’un grand stade moderne à la buvette en bois d’un terrain de division d’honneur, c’est toujours la même histoire : le reste du monde a peut-être plus d’argent ou plus de titres, mais personne, absolument personne, n’aura jamais le même cœur que les nôtres.
